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jeudi 31 octobre 2019

Opérateurs non-bornés et opérateur adjoint

En dimension finie toutes les applications linéaires sont continues, mais ce n’est plus le cas en dimension infinie. Dans ce contexte on dit qu’une application A:{\mathcal H}\longrightarrow{\mathcal G} est bornée sur l’espace vectoriel normé \mathcal H si : \exists C>0,\, \forall {\bf u}\in{\mathcal H},\, \Vert A{\bf u}\Vert \leq C\Vert {\bf u}\Vert la plus petite constante C vérifiant l’inégalité précédente étant la norme \Vert A\Vert de l’opérateur. S’il n’existe pas de telle constante on dit que A est non-bornée. Beaucoup d'opérateurs bien connus des espaces de fonctions sont des opérateurs non-bornés , comme la dérivation par exemple. Sous certaines conditions on peut étendre les propriétés des opérateurs bornées aux opérateurs non-bornées, en particulier les notions de spectre  dont j'ai parlé dans un précédent billet.



Domaine d’un opérateur non-borné

Pour bien définir un opérateur non-borné il faut lui donner un domaine de définition le plus grand possible. Hélas ce choix n'est pas toujours unique, pour le comprendre on a besoin des 4 définitions suivantes :
Domaine d'un opérateur
{\mathcal D}(A)=“domaine de l’opérateur A” est un sev de {\mathcal H} sur lequel l’opérateur est défini : {\mathcal D}(A)\subset\{{\bf u}\in{\mathcal H}\,\vert\,\Vert A{\bf u}\Vert<\infty \}
extension d'un opérateur
B est une extension de l’opérateur A (noté A\subset B) si \forall {\bf u}\in {\mathcal D}(A)\cap {\mathcal D}(B)\,et\, A{\bf u}=B{\bf u}
opérateur fermé
On dit que A est fermé sur {\mathcal D}(A) si \forall ({\bf u}_n)_{\mathbb N}\subset {\mathcal D}(A),\, \left[\lim_{n\to\infty}{\bf u}_n={\bf u} \,et\,\lim_{n\to\infty}A{\bf u}_n={\bf v} \Rightarrow {\bf u}\in{\mathcal D}(A)\,et\, A{\bf u}={\bf v}\right]
fermeture \bar A d'un opérateur A
est une extension de A qui est fermée, elle existe si \forall ({\bf u}_n)_{\mathbb N}\subset {\mathcal D}(A),\, \left[\lim_{n\to\infty}{\bf u}_n={\bf 0} \,et\,\lim_{n\to\infty}A{\bf u}_n={\bf v} \Rightarrow {\bf v}={\bf 0}\right]
L'idée est que quand on définit un opérateur non-borné il faut lui obligatoirement lui associer un domaine, le plus grand possible, en faisant en sorte que l’opérateur soit fermé. On a de manière évidente :

Théorème si {\mathcal D}(A) est dense la fermeture est unique.

On peut aussi remarquer que, d'après le théorème du graphe fermé A un opérateur qui serait fermé sur {\mathcal H} est forcément borné.

Calcul de la fermeture d’opérateurs 

On va prendre quelques exemples pour comprendre comme trouver un domaine sur lequel l'opérateur est fermé.
opérateur de trace A{\bf u}(x)={\bf u}(0)
cet opérateur est définit au moins sur C^0([0,1]) mais cet opérateur ne possède pas de fermeture dans {\mathbb L}^2([0,1]) car   {\bf u}_n(x)=(1-nx){\bf 1}_{[0,{1\over n}]} \Rightarrow \Vert {\bf u}_n\Vert_2^2=\int_0^{1\over n} (1-nx)^2 \, dx={1\over 3 n}\mathop{\longrightarrow}_{n\to\infty}0 et A{\bf u}_n=1\not\!\!\!\!\mathop{\longrightarrow}_{n\to\infty}A{\bf 0}=0 on ne pourra donc jamais trouver un domaine sur lequel l’opérateur est fermé!
opérateur de dérivation
Soit A{\bf u}(x)=-i\partial_x {\bf u}(x) dans {\mathcal H}={\mathbb L}^2([-1,1]).
  • Cet opérateur n’est pas fermé sur {\mathcal D}(A)=C^\infty ([-1,1]) car  en prenant
    \begin{aligned} {\bf u}_n(x)&=\sqrt{x^2+{1\over n}}\mathop{\longrightarrow}_{n\to\infty}\vert x\vert\notin C^\infty([-1,1])\\ A{\bf u}_n(x)&=-i{x\over \sqrt{x^2+{1\over n}}}\mathop{\longrightarrow}_{n\to\infty}-i\,{\rm signe}(x)\in {\mathbb L}^2([-1,1]) \end{aligned}
  • mais il est fermé sur {\mathcal D}(A)=H^1_0 ([-1,1])=\overline{C^\infty_0 ([-1,1])} (fermeture pour la norme de H^1 ([-1,1]) ) car pour tout \phi\in C^\infty_0([-1,1])
    \begin{aligned} \langle A {\bf u}_n,\phi\rangle&= \int_{-1}^1 -i\partial_x {\bf u}_n(x)\overline{\phi(x)}dx =\underbrace{\left[-i{\bf u}_n(x)\overline{\phi(x)}\right]_{-1}^1}_{=0} -\int_{-1}^1 -i{\bf u}_n(x)\overline{\partial_x\phi(x)}dx\\ &\mathop{\longrightarrow}_{n\to\infty} 0+\langle {\bf u},-i\partial_x\phi\rangle \Rightarrow \langle A {\bf u}_n,\phi\rangle \mathop{\longrightarrow}_{n\to\infty} \langle {\bf v},\phi\rangle=\langle {\bf u},-i\partial_x\phi\rangle\end{aligned}
    donc {\bf v}=-i\partial_x {\bf u}=A {\bf u} au sens des distributions (car on l'a vérifié pour l’ensemble des fonctions tests C^\infty_0([-1,1]) ) et en plus on a bien {\bf u}\in {\mathcal D}(A) puisque {\bf v}\in {\mathbb L}^2([-1,1]).
  • A est aussi fermé sur {\mathcal D}(A)=\{{\bf u}\in H^1 ([-1,1])\,\vert\, {\bf u}(1)={\bf u}(-1)\} avec la même démonstration que ci-dessus, car la condition de bord en \pm 1 (bien définie  puisque H^1 ([-1,1])\subset C^0 ([-1,1]) ) assure la nullité du crochet dans l’intégration par partie !
  • les deux domaines précédents ne sont pas denses dans \mathcal H, ce qui explique qu’on trouve des extensions fermées différentes. On peut pourtant définir la fermeture \bar A sur H^1([-1,1]) . Pour le démontrer il faut prendre \lim_{n\to\infty}{\bf u}_n={\bf 0} telle que \lim_{n\to\infty}A{\bf u}_n={\bf v} et vérifier que {\bf v}={\bf 0} ce qui revient à la même démonstration que précédemment:
    \begin{aligned} \langle A {\bf u}_n,\phi\rangle&= \int_{-1}^1 -i\partial_x {\bf u}_n(x)\overline{\phi(x)}dx =\left[-i{\bf u}_n(x)\overline{\phi(x)}\right]_{-1}^1 \underbrace{-\int_{-1}^1 -i{\bf u}_n(x)\overline{\partial_x\phi(x)}dx}_{\mathop{\longrightarrow}_{n\to\infty} 0}\end{aligned} Il faut donc obtenir {\bf u}_n(\pm1)\to0 pour annuler le crochet, ce qui découle de l’équation : \begin{aligned} \int_{-1}^t ({\bf u}_n(x))^2 dx =\underbrace{\left[(x\pm1)({\bf u}_n(x))^2\right]_{-1}^t}_{=-2({\bf u}_n(\mp1))^2} -\int_{-1}^t 2(x\pm1){\bf u}_n(x){\partial_x{\bf u}_n(x)}dx\end{aligned} les deux intégrales tendent vers 0 donc le crochet aussi!

Opérateur adjoint

Lorsqu’un opérateur non-borné à un domaine dense dans {\mathcal H} on peut définir son adjoint  de la même manière qu'on peut le faire en dimension finie. Pour simplifier les choses on va se placer dans le cas ou {\mathcal H} est un espace de Hilbert muni de son produit scalaire \langle \cdot,\cdot\rangle)  de sorte que l'opérateur adjoint soit aussi un opérateur dans \mathcal H .

opérateur adjoint
si A est de domaine dense {\mathcal D}(A) alors on peut définir A^*{\bf v}={\bf w} tel que \langle A{\bf u},{\bf v}\rangle=\langle{\bf u},{\bf w}\rangle,\, \forall {\bf u}\in {\mathcal D}(A) c'est un opérateur fermé sur {\mathcal D}(A^*)=\{{\bf v}\in {\mathcal H}\,\vert\, \exists {\bf w} \in {\mathcal H},\,\forall {\bf u} \in {\mathcal D}(A),\, \langle A{\bf u},{\bf v}\rangle =\langle{\bf u},{\bf w}\rangle\}
opérateur auto-adjoint
A est symétrique si A\subset A^* et auto-adjoint si A=A^* , ce qui veut dire A\subset A^* avec le même domaine

Par définition l'opérateur adjoint est  fermé. A partir de là un opérateur auto-adjoint doit forcément être fermé. On a le résultat suivant :

Théorème  Pour tout opérateur non-borné A^{**}=\bar A    

Les opérateurs auto-adjoints jouent un rôle très important dans certaines applications des opérateurs non-bornés (en physique quantique par exemple).  On s'intéresse rarement en détail à la définition de leur domaine, ce qui est bien dommage pour comprendre les contraintes (souvent parachutées) qui apparaissent dans leur définition. Là encore prenons quelques exemples :


opérateur de dérivation
L’opérateur A=-i\partial_x est formellement auto-adjoint sur le domaine C^\infty_0 ([-1,1]): \begin{aligned} \langle A {\bf u},{\bf v}\rangle&= \int_{-1}^1 -i\partial_x {\bf u}_n(x)\overline{{\bf v}(x)}dx\\ &=\underbrace{\left[-i{\bf u}(x)\overline{{\bf v}(x)}\right]_{-1}^1}_{=0} +\int_{-1}^1 {\bf u}(x)\overline{-i \partial_x{\bf v}(x)}dx =\langle {\bf u},-i\partial_x{\bf v}\rangle\\ &=\langle {\bf u},A^*{\bf v}\rangle\end{aligned} mais pas fermé. Tout le problème est d’étendre le domaine en garantissant la nullité du crochet dans l’intégration par parties. On a montré juste avant que A  est bien fermé pour les domaines {\mathcal D}(A)=H^1_0 ([-1,1]) et {\mathcal D}(A)=\{{\bf u}\in H^1 ([-1,1])\,\vert\, {\bf u}(1)={\bf u}(-1)\} qui ne sont pas dense dans \mathcal H c'est un bon exemple de situation où il existe plusieurs extensions auto-adjointes.
une extension non-auto-adjointe
si on prend le domaine {\mathcal D}(A)=H^1 ([-1,1]) alors \begin{aligned} \langle A {\bf u},{\bf v}\rangle &=\left[-i{\bf u}(x)\overline{{\bf v}(x)}\right]_{-1}^1 +\int_{-1}^1 {\bf u}(x)\overline{-i \partial_x{\bf v}(x)}dx\\ &=-i({\bf u}(1)\overline{{\bf v}(1)}-{\bf u}(-1)\overline{{\bf v}(-1)}) +\int_{-1}^1 {\bf u}(x)\overline{-i \partial_x{\bf v}(x)}dx\\ &=\langle {\bf u},i(\delta_1-\delta_{-1}){\bf v}\rangle +\langle {\bf u},-i\partial_x{\bf v}\rangle =\langle {\bf u},A^*{\bf v}\rangle\end{aligned} et on a bien A\subset A^* = A+i(\delta_1-\delta_{-1}) qui est donc symétrique mais pas auto-adjoint.
l'opérateur Laplacien
soit A=-\partial_x^2 on cherche un domaine qui rende cet opérateur auto-adjoint dans {\mathcal H}={\mathbb L}^2([0,+\infty[) et qui apriori doit être un sous-ensemble de H^2 ([0,+\infty[). On commence par vérifier que A est essentiellement auto-adjoint pour un ensemble dense de fonctions régulières comme {\bf u},{\bf v}\in \{f\in C^\infty([0,+\infty[)\,\vert\,\exists M>0,\, f(x)=0\,\forall x>M\} On voit alors qu’on a besoin d’une condition en x=0 pour rendre l’opérateur auto-adjoint : \begin{aligned} \langle A {\bf u},{\bf v}\rangle &=\left[-\partial_x{\bf u}(x)\overline{{\bf v}(x)}\right]_{0}^\infty +\int_{0}^\infty \partial_x{\bf u}(x)\overline{ \partial_x{\bf v}(x)}dx\\ &=\left[{\bf u}(x)\overline{ \partial_x{\bf v}(x)}-\partial_x{\bf u}(x)\overline{{\bf v}(x)}\right]_{0}^\infty -\int_{0}^\infty {\bf u}(x)\overline{ \partial_x^2{\bf v}(x)}dx\\ &=\underbrace{({\bf u}(0)\overline{\partial_x{\bf v}(0)}-\partial_x{\bf u}(0)\overline{{\bf v}(0)})}_{=0} +\langle {\bf u},A{\bf v}\rangle\end{aligned} la manière la plus simple de rendre l’opérateur auto-adjoint est donc de prendre le domaine {\mathcal D}(A)=H^2_0 ([0,+\infty[)=\overline{C^\infty_0 ([0,+\infty[)} (la fermeture pour la norme de H^2 ([0,+\infty[) ) mais ce domaine n'est pas dense dans \mathcal H donc il existe d’autres extensions possibles. On peut prendre par exemple les domaines : {\mathcal H}_\alpha =\{{\bf u}\in H^2 ([0,+\infty[)\,\vert\, \partial_x{\bf u}(0)=\alpha\,{\bf u}(0)\}\; pour \; \alpha\in{\mathbb R}sur chaque {\mathcal H}_\alpha  l'opérateur A  est bien auto-adjoint. La condition en x=0 est moins restrictive  que celle imposée par H^2_0 ([0,+\infty[) .

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- \sum_{n=1}^\infty {1\over n^2}={\pi^2\over 6} s'obtient avec \sum_{n=1}^\infty {1\over n^2}={\pi^2\over 6}
- \mathbb R s'obtient avec {\mathbb R} et \mathcal D s'obtient avec {\mathcal D}
- pour les crochets \langle .,. \rangle dans les commentaires utilisez \langle .,. \rangle
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